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10 ans des attentats de janvier 2015 : « Il est crucial de témoigner de ce qui a eu lieu »
Rencontre
Mise à jour le 06/01/2025
Sommaire
Il y a dix ans, une série d’attaques terroristes endeuillaient la capitale. Le 7 janvier 2015, la rédaction de « Charlie Hebdo » est décimée et le policier Ahmed Merabet abattu ; le 8 janvier, la policière Clarissa Jean-Philippe est assassinée à Montrouge ; et le 9 janvier, quatre clients de l’Hyper Cacher de la porte de Vincennes sont tués. Avec le temps, Paris et ses habitants ont su se relever tout en conservant la mémoire de ces drames. Le point avec le sociologue Gérôme Truc.
Chercheur au CNRS, Gérôme Truc travaille principalement sur les réactions sociales aux attaques terroristes et les processus de mémorialisation de ces attaques dans les sociétés occidentales. Il est notamment l’auteur de Sidérations, une sociologie des attentats (PUF, 2016) et coauteur avec Fabien Truong de Grands ensembles : violence, solidarité et ressentiment dans les quartiers populaires (La Découverte, 2025). Pour cet ouvrage, ils ont enquêté pendant dix ans dans la ville de Grigny (Essonne) d’où Amedy Coulibaly, l’un des terroristes de janvier 2015, était originaire, afin d’apporter un éclairage inédit sur le rapport de la banlieue aux attentats.
Quel a été l’impact des attentats de janvier 2015 sur
les Parisiens ?
La première tuerie, dans les locaux de Charlie Hebdo, provoque un effet de sidération. Le lendemain, une policière est abattue à Montrouge (Hauts-de-Seine), puis une prise d’otages a lieu à l’Hyper Cacher de la porte de
Vincennes (20e).
Très vite, les gens descendent dans la rue pour exprimer leur émotion. Le slogan Je suis Charlie devient viral. Une grande marche républicaine a lieu le 11 janvier 2015 en présence de dizaines de chefs d’État – on n’avait pas vu autant de monde défiler dans les rues de Paris depuis la Libération !
Les Parisiens sont pris dans un événement qui les dépasse et les place au centre de l’attention mondiale.
Gérôme Truc
Chercheur au CNRS
Cependant, à ce moment-là, ils n’ont pas nécessairement peur pour
eux-mêmes ou pour des proches, contrairement à neuf mois plus tard, lors des
attaques du 13-Novembre. Neuf
mois, c’est généralement le temps qu’il faut à une société pour
revenir « à la normale » après avoir subi une attaque terroriste
majeure. Là, les Parisiens sont de nouveau attaqués, pile quand ils commencent à
sortir de l’onde de choc des attentats de janvier. Cela crée une situation
inédite, avec des conséquences particulièrement vives pour les habitants de l’Est parisien.
On ne peut pas généraliser l’impact des attentats à l’échelle de toute la ville : tout dépend d’où l’on vit, depuis combien de temps, des quartiers que l’on fréquente.
Gérôme Truc
chercheur au cnrs
Dans son livre Mémoire vive, chroniques d’un
quartier, ma collègue Sarah Gensburger a bien documenté cet « effet quartier », repérable notamment aux drapeaux tricolores que certains ont mis à leurs fenêtres à la suite de ces événements : ici, il y en a eu beaucoup et ils sont restés en place parfois plus d’un an, tandis qu’ailleurs, ils ont disparu au bout de quelques mois.
On ne peut pas vraiment généraliser l’impact des
attentats à l’échelle de toute la ville : tout dépend d’où l’on vit,
depuis combien de temps, des quartiers que l’on fréquente, etc. Dans le 10e arrondissement, des habitants ont été confrontés aux sirènes de la police et des ambulances, aux stigmates visibles comme les impacts de balles. Par la suite, chaque matin, en allant travailler ou en amenant leurs enfants à l’école, ils passaient devant les fleurs et les mémoriaux en hommage aux victimes…
Qu’est-ce qui permet à une
communauté de se reconstruire après un tel traumatisme ?
À l’échelle d’une ville comme Paris, plusieurs facteurs entrent en
jeu : le renouvellement de la population, avec son lot d’arrivées et de départs sur dix ans, mais aussi le temps qui passe, tout simplement, avec de nouveaux événements et de nouvelles préoccupations qui prennent le pas sur le souvenir du drame, qu’il s’agisse de moments heureux ou malheureux.
Comme dans d’autres périodes de drames que nos sociétés traversent, la vie sociale s’avère plus forte que la mort.
Gérôme Truc
chercheur au cnrs
Tout cela se fait assez naturellement : en même temps que l’on crée des monuments et des plaques commémoratives pour ne pas oublier, la population de Paris se renouvelle avec l’arrivée de nouveaux habitants qui n’ont pas personnellement vécu les attentats, tandis que d’autres s’en vont vivre ailleurs. Comme dans d’autres périodes de drames que nos
sociétés traversent, la vie sociale s’avère plus forte que la mort.
Quels sont les défis auxquels Paris est confrontée
pour assurer ce devoir de mémoire ?
Tout comme l’incendie de Notre-Dame de Paris, ces événements
auront leur place dans les livres d’histoire. C’est pourquoi il était important
d’en collecter les traces, même lorsque nous étions en pleine gestion de l’urgence. Dans une époque marquée par les fake news et la circulation de contenus
créés par l’intelligence artificielle, il est crucial d’avoir des documents
tangibles pour attester que ce qui a eu lieu a bel et bien eu lieu. Pour témoigner
aussi du fait que ces attentats ont fait descendre dans la rue
des millions de personnes, de toutes origines et de toutes sensibilités.
Ces traces de réactions populaires aux attentats sont aussi des outils précieux en matière de politique mémorielle, elles peuvent notamment servir de support à des interventions en milieu
scolaire. Les Archives de Paris (19e) ont récupéré des dessins,
constituant ainsi un fonds assez unique en son genre.
Enfin, pour sensibiliser le public, il est essentiel
de faire appel à des rescapés ou à des personnes endeuillées par les attentats, capables de raconter leur vécu, mais aussi éventuellement de
permettre la visite des lieux, et de montrer des vestiges ou des documents.
Comment les pouvoirs publics peuvent-ils y participer ?
C’est une question de politique publique mémorielle qui se pose partout où une grande ville est frappée par un attentat majeur. Quels monuments créer ? Quelles plaques apposer ? Quant aux traces matérielles des événements (impacts de balles, destructions de locaux…), faut-il les conserver, les transformer ou les effacer ?
À Manchester (Angleterre), après l’attentat à la camionnette
piégée de 1996 qui a détruit plusieurs pâtés de maisons, la municipalité a opté pour
une redynamisation urbaine complète, sans marquage mémoriel. Un choix facilité par le fait que cet attentat n’a causé aucun mort. En revanche, dans un lieu comme Ground Zero à New York (États-Unis), où des milliers de personnes ont été réduites en
poussière dans l’effondrement des tours du World Trade Center, il était
inévitable qu’une partie du site soit sanctuarisé par un vaste mémorial.
À Paris, les vagues d’attentats ont suscité des réflexions importantes. La Ville de Paris a d’abord fait planter un chêne du
souvenir avec une plaque commémorative sur la place de la République. Des plaques rendant hommage aux victimes sont également
apposées dans la rue Nicolas-Appert (11e) et à la porte de Vincennes (20e).
Quant au siège de
Charlie Hebdo, il n’a pas été détruit et appartenait à un propriétaire privé, si bien que la question de la sanctuarisation sous une forme mémorielle ne s’est pas vraiment posée. Les
traces du drame ont été effacées, et des lieux de mémoire ont été créés
ailleurs, en accord avec les associations de victimes.
C’est aussi à cela que
servent les plaques commémoratives et les dénominations de rues : permettre à ceux qui en ont besoin de
garder une indication du lieu exact des attentats, pour se recueillir devant à
chaque date anniversaire notamment, tout en permettant aux autres de vivre à
nouveau dans ces espaces comme avant.
Le paysage culturel parisien a-t-il été
influencé par les attentats ?
Oui, très nettement. D’abord, le street art a été un vecteur important de la réaction aux attentats de janvier 2015. Une
série documentaire des Archives de Paris et l’ouvrage de Marie Christian, Le Street art et Charlie : la mémoire des murs, en témoignent.
Certaines de ses œuvres sont encore visibles aujourd’hui, comme la fresque en hommage au policierAhmed
Merabet par le graffeur C215 au 62,
boulevard Richard-Lenoir (11e), à l’endroit où il a été tué.
Des anonymes ont aussi apposé des inscriptions « Je suis Charlie » sur de nombreux murs de la ville, sur lesquelles il peut encore arriver que l’on tombe aujourd’hui, au détour d’une rue.
Dans les mois qui ont suivi, les services de la propreté de la Ville de Paris, qui effacent habituellement très vite les graffitis, ont mis en place une politique de tolérance pour ces inscriptions murales post-attentats.
Gérôme Truc
chercheur au cnrs
Dans sa
thèse « Dessiner la liberté d’expression face au terrorisme », Maëlle Bazin rappelle
que, dans les semaines et mois qui ont suivi, les services de la propreté de la Ville de Paris, qui effacent habituellement très vite les graffitis, ont mis en place une politique de
tolérance pour ces inscriptions murales post-attentats.
Elle montre aussi que des dessinateurs et des caricaturistes célèbres ayant été au nombre des premières
victimes des terroristes en janvier 2015, l’élan de solidarité populaire s’est
traduit par l’envoi de dizaines de milliers de dessins à la rédaction de Charlie Hebdo. Les Archives de
Paris en gardent aujourd’hui la trace, avec un fonds spécial dédié à ses dessins et à tous les courriers reçus par le journal dans les semaines qui ont
suivi.
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